[Stolen Mercilessly]
«Amélie» pas jolie.
par Serge KAGANSKI
Source: Libération - Jeudi 31 mai 2001
Il est temps de dire tout le mal que l'on pense de ce film à
l'esthétisme figé et qui, surtout, présente une France
rétrograde, ethniquement nettoyée, nauséabonde.
Comme si l'air du temps et les nouvelles du monde ne nous donnaient pas
assez de raisons de désespérer du genre humain, voilà qu'on nous bassine
depuis plus d'un mois avec un film dont l'esthétique publicitaire rétro,
la poésie frelatée et le propos insignifiant masquent (à grand-peine)
une vision de Paris, de la France et du monde (sans même parler du
cinéma) particulièrement réactionnaire et droitière, pour rester poli.
Et comme s'il ne suffisait pas que le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain
ait bénéficié d'une tornade d'éloges quasi unanimes, comme s'il ne
suffisait pas qu'une grande partie de la France constitue un front
national du cinéma se masturbant l'identité avec l'image
sentimentalo-passéiste que lui renvoie Jean-Pierre Jeunet, voilà que
dans un Rebonds publié dans Libération (1), David Martin-Castelnau et
Guillaume Bigot prennent la défense du film, tout ça parce que la sainte
Amélie a été légèrement égratignée par une infime partie de la presse.
Et les deux Don Quichotte d'opérette de condamner le mépris des
intellectuels, la condescendance des élites, bref, de voler au secours
de ce pauvre et fragile petit film qui n'a qu'un tort (aux yeux des
intellos) selon eux, «regarder le petit peuple avec amour, empathie et
espérance».
Il est peut-être donc temps de dire noir sur blanc, argumentaire à
l'appui, tout le mal qu'on est en droit de penser de ce film, un droit
qui devient même un devoir puisque la quasi-totalité des médias
français, tétanisée et rendue aveugle par «l'événement», semble bloquée
en pleine génuflexion poulinesque.
Premier point, l'esthétique d'Amélie Poulain. On le sait depuis ses
premiers courts-métrages et Delicatessen, Jean-Pierre Jeunet est plutôt
un virtuose du visuel qu'un cinéaste. Pour lui, comme pour ses nombreux
collègues en pyrotechnie visuelle, le cinéma n'est pas un outil de
connaissance du monde, de découverte du réel et d'expérience du temps
qui s'écoule, mais un simple moyen technique de recréer le monde à son
idée. Pourquoi pas? Le hic, c'est que Jeunet est sous l'emprise d'une
telle volonté de maîtrise et de contrôle absolu de ses images que ses
films ne respirent plus, que son monde paraît être filmé sous cloche.
Amélie Poulain fait ainsi penser à ces boules de neige enfermant les
monuments de Paris que l'on vend dans les boutiques de souvenirs kitsch.
Ce parti pris ultraformaliste donne un cinéma étouffant, de la
taxidermie animée, un musée Grévin qui bouge. Les personnages de Jeunet
sont des marionnettes, toutes réductibles à un seul trait de caractère
bien surligné, toutes résumables en une seule phrase-slogan: La Fille
Introvertie qui Découvre l'Amour; la Buraliste Aérophagique; l'Epicier
Irascible; la Bistrotière Pittoresque et Bavarde, l'Ecrivain Raté; le
Vieux Solitaire et Retiré du Monde qui Recopie des Tableaux de Renoir
(un autoportrait lucide de Jeunet?), etc., etc. Dès lors, les rapports
que nouent entre elles ces figurines sans épaisseur ne peuvent pas être
des rapports humains profonds et développés mais de simples relations
fonctionnelles, des ressorts de cause à effet. Bref, Amélie Poulain est
formellement vissé, factice de A à Z, et se résume à une succession
assez ennuyeuse de scènes gadgets meublées par des silhouettes
caricaturales.
Et alors, me dira-t-on? Jeunet a fait un film publicitaire de plus, les
gens aiment, pourquoi bouder son plaisir, tout ça n'est pas bien grave,
tout le cinéma français y trouve son compte, pas de quoi s'exciter?
Certes. Sauf que si Jeunet a parfaitement le droit de faire ce type de
film (à mon sens, de l'anticinéma), on a aussi le droit de préférer une
tout autre idée du cinéma. Et puis surtout, second point, sous l'épaisse
croûte «poétique» d'Amélie Poulain, derrière son aspect rétro Poulbot
inoffensif se cache une vision de Paris et du monde (pour ne pas dire
une idéologie) particulièrement nauséabonde, qui semble ne gêner
personne et passer comme un mail dans un Mac. Si on regarde le film un
peu attentivement, qu'y voit-on? Un Paris des années 30, 50, sorti d'un
film de Carné/Prévert. Amélie Poulain braille à tout bout de
champ/contrechamp: c'était mieux avant! Et alors qu'une oeuvre d'art se
doit d'affronter le présent voire le proche futur, Jeunet dirige son
regard en arrière toute.
On nous explique que le réalisateur regarde le peuple avec empathie. A
notre sens, il regarde surtout le peuple avec sentimentalisme et
nostalgie réductrice, il met en scène un fantasme démagogique et
superficiel de population prolétaire, il filme un populo de carte
postale qui n'a jamais existé sauf dans l'imagerie et l'inconscient
collectif forgés par messieurs Carné, Prévert et Doisneau. Mais les
trois artistes précités avaient l'avantage de produire leurs oeuvres
dans les années 30 à 50, leurs créations étaient contemporaines de leur
époque. Le peuple (ou plutôt une imagerie clichetoneuse et vieillotte du
peuple), Jeunet le regarde sans doute avec empathie, mais sans jamais
poser l'ombre d'un début de question sur les raisons qui provoquent son
aliénation, sans jamais effleurer les conditions de son éventuelle
émancipation. Non, pas de questionnement trop complexe ici, Jeunet se
contente de filmer le peuple à ras de cliché, parce que c'est joli,
rigolo, sympa et pittoresque. Avant d'être un film populaire, Amélie
Poulain est surtout un grand film populiste. C'est tellement vrai et
frappé du sceau de l'évidence que ça n'a pas échappé à nos hommes
politiques de tous bords, surtout aux deux futurs candidats
présidentiels qui n'ont pas loupé l'occasion de s'accrocher aux branches
du succès du film.
Non contente d'être réfugiée dans le passé et dans le fantasme populo
afférent, Amélie Poulain est recroquevillée dans le cocon de la butte
Montmartre. Aux clôtures formelles temporelle et sociale s'ajoute une
clôture spatiale. Amélie Poulain, c'est Paris village, c'est le repli
dans la tribu du pâté de maison. Nul besoin d'être agrégé de sociologie
et d'histoire pour savoir que l'idéologie du village est profondément
réactionnaire, qu'elle implique plus ou moins consciemment la peur de la
modernité, du changement, des mouvements du monde et du brassage de
populations. La vision de Jeunet sur ce dernier point précis constitue
l'aspect le plus inquiétant de son film. J'habite dans le quartier du
canal Saint-Martin qui est représenté dans le film. Que vois-je tous les
jours en sortant dans la rue? Des Parisiens, certains sans doute
français «de souche», d'autres d'origine antillaise, maghrébine,
africaine, indienne, kurde, turque, juive, russe, asiatique... Je vois
des couples hétéros, mais aussi pédés, lesbiens, queer... Que vois-je
dans le Montmartre de Jeunet? Des Français aux patronymes qui fleurent
bon le terroir. Je vois aussi un beur désarabisé qui s'appelle Lucien.
Mais où sont les Antillais, les Maghrébins, les Turcs, les Chinois, les
Pakis, etc? Où sont ceux qui vivent une sexualité différente? Où sont
les Parisiens qui peuplent la capitale en 1997 (année où est censé se
passer le film)? Ah, pardon, on voit parfois de «l'autre» dans le film.
D'abord, une chanteuse de blues, dans un écran de télévision en noir et
blanc. Puis un vieux Noir unijambiste, toujours dans un écran de télé en
noir et blanc. Enfin, un moudjahid afghan dont la voix off nous dit
qu'«il mange bizarrement et se coiffe d'un drôle de cache-pot». Les
Afghans (qui sont majoritairement victimes des taliban) apprécieront.
Tout cela signifie quoi? Que Jeunet regarde le peuple avec sympathie,
certes, mais exclusivement le peuple
montmarto-rétro-franco-franchouillard. Que le Paris de Jeunet est
soigneusement «nettoyé» de toute sa polysémie ethnique, sociale,
sexuelle et culturelle. Que l'Autre est aimable et présentable quand il
est lointain. On me rétorquera: et alors? Jeunet ne prétend pas
représenter exactement la population parisienne, son film est une fable
stylisée, pas un documentaire. Oui, d'accord, Jeunet a le droit de
styliser Paris comme il l'entend; et on a aussi le droit de trouver sa
stylisation contestable, repliée sur une idée vieillotte et étriquée de
la France et totalement déconnectée de toute réalité contemporaine.
Je ne connais pas Jean-Pierre Jeunet, je ne sais pas quelles sont ses
idées profondes. Par ailleurs, je suis convaincu que les millions de
gens qui ont apprécié ce film l'ont aimé sincèrement, qu'ils soient de
droite, de gauche ou d'ailleurs, mais je pense néanmoins que ce succès,
comme tout succès, ne saurait suffire à faire d'Amélie Poulain une
oeuvre admirable ou incontestable. Car je suis en revanche tenaillé par
une hypothèse assez dérangeante mais qui ne me paraît pas farfelue au vu
des analyses qui précèdent: si le démagogue de La Trinité-sur-Mer
cherchait un clip pour illustrer ses discours, promouvoir sa vision du
peuple et son idée de la France, il me semble qu'Amélie Poulain serait
le candidat idéal.
Serge Kaganski est rédacteur en chef adjoint des «Inrockuptibles».